Bien chers sujets de mon illustre royaume,

Il faut que j'aborde un sujet dont l'aspect capital va vous saisir à la gorge autant que moi, sans aucun doute. Il s'agit de l'une de nos plus anciennes et respectables coutumes... Oyez avec attention.

 

En règle générale, mes amis les Nippons sont d'une bienveillance formidable envers les moeurs de leurs "invités" étrangers, surtout sur le plan alimentaire.

Leur tendance à exalter les particularismes culturels (jusqu'à l'outrance), et leur curiosité sans borne pour l'incroyable monde par delà les frontières de l'archipel en font des spectateurs avides et enchantés des habitudes culinaires et gustatives des non-Japonais. Ils conçoivent admirablement bien, sans ironie aucune, qu'un Français au Japon soit en manque de baguette, qu'un Italien se languisse de son huile d'olive, ou encore qu'un Britannique regrette l'écrasante préférence locale pour le riz sur la pomme de terre - mieux, ils compatissent. Le déracinement alimentaire est un de ceux qui leur parle le plus. D'ailleurs, à peine les présentations faites, la plupart des Japonais fraîchement rencontrés s'empressent de vous "cuisiner", c'est le cas de le dire, sur la façon dont vous survivez, nutritivement parlant, dans leur beau mais si spécial pays. Que cuisinez-vous à la maison ? Et dans quels genre de restaurants allez-vous ? Comment vous en sortez-vous avec les légumes, les épices, les condiments japonais ? Tolérez-vous le poisson cru, le tofu, le natto ? Quel plat japonais a su gagner vos faveurs ? L'avalanche de questions déstabilise sans exception, lorsqu'ils débarquent, les étrangers dont les préoccupations immédiates se portent davantage sur la communication quotidienne, l'ouverture d'un compte en banque et autres diaboliques tâches administratives - l'adaptation culinaire nous faisant l'effet d'un détail relativement secondaire. Mais les Japonais y tiennent, et sont presque déçus lorsque vous avouez vous contenter parfaitement du régime local et n'avoir rien d'autre à dire à ce sujet. Ils sont au contraire magnifiquement compréhensifs et pas vexés pour deux sous si vous confessez détester le riz vinaigré, honnir le poisson cru, courir chez les fort chers boulangers d'Azabu chaque soir pour cueillir votre pain quotidien, et ne vous fournir que chez les traiteurs français de Kagurazaka. Vous pouvez même vous permettre de les provoquer frontalement ("pays de barbares mangeurs de poulpes qui ne savent pas faire le pain") sans prendre trop de risques; même les remarques les plus négatives à l'encontre de la gastronomie japonaise récolteront la sympathie compréhensive de vos hôtes : vous venez d'ailleurs, vos us et coutumes ne sont pas les mêmes, vous mangez autrement, c'est ainsi et nul ne vous en tient nullement rigueur au pays du soleil levant.

A une exception près.

Il existe une habitude alimentaire bien de chez nous qui défrise littéralement les Japonais - si tant est qu'un cheveu japonais ait encore de la marge pour être défrisé -, si innocente et anodine puisse-t-elle sembler au Français de base dont je me fais ici l'humble représentante. Un usage ma foi fort répandu dans l'hexagone, peu discuté, peu sujet à polémique, sans conséquence pour la santé ni pour l'environnement, et qui cependant plonge les Nippons dans un abîme de stupéfaction, voire d'abasourdissment mêlé d'un certain soupçon d'effroi.

Attention, tsunami.

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Hé oui. Le trempage de biscuit/gâteau/pain/croissant etc dans un breuvage quelconque, chaud de préférence. Simple mais redoutablement efficace.

Si vous aussi, comme votre royale servante, avez tendance à accomplir ce geste banal dans la plus pure insconscience, presque automatiquement, dès qu'il vous arrive d'avoir une tasse et une langue de chat à portée de main : sachez que vous êtes UN GRAND MALADE.

Soyez prévenu : s'il vous arrive au détour d'une conversation en charmante compagnie japonaise d'accomplir le rite fatidique du trempage, vous perdrez instatanément tout espoir de finir votre phrase, et qui plus est votre propos, dans des conditions acceptables. Trempez, et attendez-vous à un salto arrière de la part de votre interlocuteur. Ensuite, vous aurez droit à un déluge infernal de tentatives de retour à la raison par votre ami traumatisé. Révolutionnaires que nous sommes.

 

tremper le biscuit

Certaines images peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes

 

Première réaction du Japonais qui reprend pied face au gouffre : la rationnalisation. Mais enfin pourquoi DIABLE trempez-vous ? Question un peu perturbante pour le Gaulois de la rue qui ne s'est jamais, il est vrai, posé la question. Ma foi... pour attendrir le biscuit ? Mais, vous rétorquera-t-on, ce biscuit n'est ni sec ni très dur. Vous vous tapez des croûtes de pain et des mimolettes vieilles bien plus coriaces tous les jours, ils vous ont vu(e). Certes. Indéniable vérité. Alors, tenterez-vous, disons, pour réchauffer le gâteau ? Mais dans ce cas, insistera-t-on, pourquoi ne pas plutôt mordre dans la pâtisserie puis boire une gorgée de thé (sous entendu : comme font les gens civilisés), ce qui revient au même ?... En effet. Logique imparable. Rapidement, le Français perplexe arrive à cours d'explication cohérente et, histoire de s'inspirer, re-trempe. Le malheureux. Non seulement il trempe, mais il re-trempe !!

Seconde réaction : votre hôte japonais éprouve le besoin de poser des limites à toute cette folie. Alors commencera la longue énumération de ce que vous osez tremper, et dans quoi vous prétendez le tremper. Trempez-vous des tartines, au risque de voir la confiture dégouliner dans le bol, les miettes qui se répandent dans le breuvage, et autres aberrations du genre ? Oui. Trempez-vous les divines viennoiseries, chef d'oeuvre d'architecture patissière, qui ressortent de là dégoulinantes et molles, informes, meurtries dans leur chair par l'odieux traitement ? Oui. Trempez-vous dans le thé, le lait, le tchai, le café, le cappucino, le caramel macchiato, le latte,  le crème, le noisette, le viennois, le chocolat ? Oui. Trempez-vous vos sandwiches au thon dans votre café ? Hein, non, beurk, certainement pas, ça ne va pas la tête, le poisson qui coulerait au fond de la tasse, ça non alors - Ah ! Mais est-ce tellement plus répugnant que l'infame bouillasse de résidu de biscottes qui finit par tapisser votre bol de thé tous les matins ??? Sincèrement ???... Bon, d'accord. Nous nous inclinons. Il est vrai que le trempage est une habitude irrationnelle, injustifiable et dépourvue de toute légitimité qui pousse ses racines dans nos subconscients sans aucun doute malades. Voilà. Pitié, ne nous sucrez pas nos visas.

 

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Dans un instant, cette scène va se transformer en boucherie

 

Rassurez-vous, à force, en faisant étalage de toutes vos autres qualités, vous parviendrez peut-être à compenser ce geste horrifique que vous vous obstinez à commettre en toute impunité une à plusieurs fois par jour; avec le temps, il est probable que vos amis japonais vous pardonneront ce travers et se contenteront de vous regarder accomplir votre terrible rituel d'un oeil torve... à condition que vous ne passiez pas la dernière des bornes, la frontière de l'horreur, le sacrilège innommable : le trempage dans du thé japonais. Pire ! Le trempage de denrées japonaises dans du thé japonais ! Alors là, plus de doute, vous cherchez la guerre. Que vous vous conduisiez comme un barbare avec vos propres aliments, soit. Mais vous en prendre à un innocent macha !... Lâche !... Et faire subir l'odieux traitement à des senbei, des mochi ou des beignets de pâte de haricot rouge qui n'ont rien demandé ! C'en est trop, on frise l'incident diplomatique grave.

Bref : Trempeuses, trempeurs, ils ne nous ont pas compris.

Les derniers arguments pour tenter de faire accepter l'inacceptable parviennent parfois à faire reculer le Japonais scandalisé témoin de vos agissements dans un silence sceptique : d'abord, sans cette belle coutume du trempage, la littérature française ne compterait peut-être pas aujourd'hui parmi ses chefs d'oeuvre le roman ultime de Proust, la Recherche. C'est bien la madeleine trempée dans le thé qui permet au narrateur de voir ressurgir les souvenirs, etc, etc. Quoique, si je me souviens bien, la tante Léonie se servait d'une cuillère pour imbiber la madeleine, mais bon, inutile de donner tous les détails à l'adversaire. Ensuite, il y a indéniablement quelque chose d'érotique dans le geste, l'expression fleurie "tremper son biscuit" voulant dire ce qu'elle veut dire - mais allez faire comprendre ce genre de subtilité sensuelle à un héritier de Confucius. Ah la la, elles sont bien loin nos racines grecques.

Sur ce, je vous laisse pour aller me faire un goûter de vandale.

Scandaleusement vôtre, etc.

 

Madeleine de Proust, ô geste régressif

De tremper le biscuit dans le thé du goûter

J'ignorais tout de ton potentiel agressif

Avant de l'avoir vu dans des yeux japonais.